Merci Timmy

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Voilà, c’est fini. On avait fini par croire que ce jour n’arriverait jamais, mais il faut bien se rendre à l’évidence aujourd’hui. Ton physique chancelant a finalement eu raison de ton envie de jouer. Un genou qui ne fonctionne plus passe encore, le second qui fait des siennes aura été le coup fatal porté à ton amour inconditionnel pour ce sport que tu ne pensais jamais pratiquer lorsque tu étais jeune.

Quelques jours plus tard, les émotions s’entremêlent encore. On avait eu le temps de se préparer à l’inéluctable. Au fond de moi, je le savais. Quand tu as levé le doigt lors de ta sortie à Oklahoma City, j’ai compris. Tu ne l’avoueras probablement jamais, mais tu le savais également. Le choc est tout de même bien réel. Lorsqu’on se lèvera pour le prochain match des Spurs à 2 ou 3 heures du matin, tu ne seras pas sur le parquet. On ne sait même pas si tu seras dans la salle ou seulement devant ton écran de télévision comme le commun des mortels. Probablement pas. Car c’est une catégorie à laquelle tu ne pourras jamais prétendre appartenir.

Lorsque tu es arrivé, on savait qu’on avait touché le gros lot. Tu aurais dû être le premier choix de la Draft 1995, devant ton rival Rasheed Wallace et ton futur rival, Kevin Garnett. Tu aurais ensuite dû être le premier choix de la fameuse Draft 1996, loin devant Allen Iverson, Ray Allen et autres Kobe Bryant. Mais la promesse faite à ta maman d’obtenir un diplôme, ton envie d’aller au bout de ce que tu avais démarré fut plus forte. Tu seras finalement le premier choix en 1997. En trois ans, tu as changé le destin de quelques franchises. Mais principalement celui des Spurs, miraculeusement, divinement désignés pour avoir le droit de jouir de ta présence. Certains en sont déjà persuadés à l’époque, mais nous, on ne le sait pas encore. Pourtant, l’histoire de la franchise vient de basculer à jamais.

Lorsque tu es arrivé, les Spurs étaient une bonne franchise NBA. De celles face à qui un match n’est jamais facile. Mais pas de celles qui gagnent des titres. Lorsque tu la quittes, elle est unanimement reconnue comme la meilleure franchise du sport professionnel aux Etats-Unis. Un modèle qu’on ne peut reproduire. Gregg Popovich plaisante souvent en disant que tu en es la seule cause. Du moins, les gens pensent qu’il plaisante. Il en est véritablement persuadé et force est de constater qu’il a probablement raison. Du sol au plafond, cette franchise a été construite pierre par pierre autour de la seule et unique fondation dont elle avait besoin.

Que retenir de ces 19 années ? Tes fabuleuses dernières saisons et ta capacité à combattre le temps ont tendance à occulter celles où tu étais l’égal des plus grands de l’histoire de ce jeu. Trop à mon goût. Beaucoup trop. Je lis à droite ou à gauche que Kevin Garnett était un meilleur joueur à son top-niveau, que Kobe Bryant est le meilleur joueur de sa génération, que Shaquille O’Neal était un monstre absolument intouchable lors de la seconde partie de sa carrière. Ces gens ont dû manquer les premières années de ta carrière et je ne saurais les blâmer. A force d’évoquer à tort et à travers ton incroyable longévité, on a (presque) tous oublié ce que tu étais avant de prendre de l’âge.

Comprendre Tim Duncan et les Spurs, c’est comprendre jusqu’à quel point tu as sacrifié tes statistiques personnelles pendant tant d’années pour accomplir des objectifs collectifs. Permettre à Kawhi Leonard et LaMarcus Aldridge de reprendre le flambeau aujourd’hui est une chose honorable, même à ton âge. Accompagner l’éclosion d’un petit Français et d’un Argentin un peu bizarre alors que tu étais encore un des meilleurs joueurs de la planète en est une autre. Tu as accepté le plus simplement du monde l’évolution de ton jeu et celui de ton équipe. Tu t’es toujours adapté sans broncher ce qu’on te demandait dans le jeu, ou en coulisses. On ne trouvera jamais parmi tes anciens coéquipiers quelqu’un qui aura quelque chose de négatif à raconter à ton propos, y compris sous couvert d’anonymat. Tu travaillais plus que n’importe qui, tu acceptais d’être coaché comme le 13e homme de l’effectif, tu acceptais d’encaisser les colères noires de Gregg Popovich comme aucune autre personne de ton statut n’aurait pu le faire. Tu étais un membre ordinaire de l’équipe, toi le joueur extraordinaire.

On pourrait multiplier les statistiques à ta gloire, mais tu n’aurais pas aimé ça. D’autres s’en chargeront probablement pour moi. Mais elles ne pourront jamais parfaitement décrire ce que tu étais. Elles ne rendront jamais suffisamment hommage à ton leadership, ou pire encore, à ta défense, socle de ton jeu depuis toujours et jusqu’à la fin. Le seul chiffre que tu auras apprécié dans ta carrière, c’est le 5. Cinq, comme le nombre de bagues que tu peux aujourd’hui enfiler à tes doigts.

1999, une saison définitivement à part dans l’histoire de la grande ligue. Dans une NBA post-Michael Jordan, la ligue se cherche un nouveau héros. Cette place-là, tu n’en veux pas. En revanche, celle du champion t’attire plus que tout. Les Spurs catalogués éternels losers deviennent soudainement des champions. Ce parcours en playoffs est un des plus impressionnants de l’histoire (deux petites défaites) dans l’impunité la plus totale. Qu’importe. David Robinson est encore un des meilleurs joueurs du monde à ce moment-là, mais c’est toi qui fait la différence.

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2003, ton chef d’œuvre. Pas seulement pour ce Game 6 contre New Jersey où on t’a injustement privé de l’unique quadruple-double de l’histoire des Finales NBA (et même des playoffs). Pour l’ensemble de ton parcours, où tu atteignais des sommets rarement tutoyés par un seul joueur. Où tu as porté à bout de bras une bande de role-players proches du cimetière (David Robinson, Steve Smith, Kevin Willis, Danny Ferry, Steve Kerr) ou encore en pleine puberté (Tony Parker, Manu Ginobili, Stephen Jackson). Certains se souviennent parfois de la naissance du Big Three à cette époque. Nous savons que ce Big Three n’était même pas encore un embryon d’idée. Il n’y avait qu’un Big One à San Antonio et tu portais sur tes larges épaules les espoirs de toute une communauté. Sans jamais flancher.

2005, où la difficulté n’a peut-être jamais été aussi forte. Les blessures ont tenté de t’en priver, plusieurs fois. L’adversité était d’une férocité redoutable. Après la finale, on apprendra que tu étais à peine à 70% de tes moyens physiques. Ta mobilité et une bonne partie de tes capacités athlétiques n’étaient plus là alors que tu devais affronter la raquette la plus incroyable en défense de l’histoire de ce jeu. Tu as plié. Plus d’une fois dans cette série. Tu as manqué des lancers-francs en pagaille, clamant à qui voulait l’entendre que Robert Horry t’avait sauvé la vie après un Game 5 que personne n’a oublié. Tu ratais encore des caisses de lay-ups dans la première moitié du septième match où certains mettaient encore en doute ta capacité à élever ton niveau de jeu. Mais tu n’as jamais rompu. Lorsque ton équipe était en brave galère lors du 3e quart-temps de ce 7e match, tu as relevé la tête, emmenant le reste de ton escouade dans ton sillage. Tu as pilonné les (faux-)frères Wallace à l’intérieur, tu as retrouvé ton tir avec la planche. Tu es simplement revenu dans ta zone de confort. Tu as fini par prendre le dessus pour soulever une fois de plus les deux trophées, mettant un terme définitif aux (rares, mais bien réelles) interrogations.

2007, quand enfin le débat sur le meilleur ailier-fort de l’histoire n’a plus lieu d’être. Pour certains, cette année-là évoque la prise de pouvoir de LeBron James à l’Est, les suspensions de Phoenix. On retiendra ton implacable domination silencieuse et ta façon de te mettre en retrait en finale pour laisser Tony Parker profiter de son avantage sur les meneurs de Cleveland. Tu n’as pas été le MVP des Finales fort logiquement, mais tout le monde, TP compris savait très bien qui était le meilleur joueur des Spurs durant l’ensemble des playoffs.

2014, peut-être le plus beau moment de ta carrière. Tu n’étais plus le même joueur, mais toujours capable d’être décisif. Personne n’oubliera ton premier match dantesque contre Dallas quand l’équipe était au bord du gouffre en quatrième quart-temps. Personne n’oubliera ta finale de conférence contre le Thunder, encore moins la prolongation du Game 6 à Oklahoma City en finale de conférence. Personne n’oubliera ton « we’ll do it this time » face à David Aldridge en direct à la télévision. Et tu l’as fait. Vous l’avez fait. Pendant des années, les fans ne rêvaient que d’une dernière bague pour toi. Beaucoup ont douté que ça arriverait, moi le premier. Evidemment, tu y es parvenu.

Sur un plan plus symbolique, on retiendra ce tir à 3pts face à Phoenix en 2008. La moustache de Mike D’Antoni en frémit probablement toujours aujourd’hui et cette action reste sans doute la plus iconique, en tout cas celle qui vient en premier à l’esprit quand on pense à toi. On retiendra que « tu » as fermé les portes du mythique Forum d’Inglewood après avoir sweepé Shaquille O’Neal et les Lakers, que tu as stoppé la dynastie des Lakers quelques saisons plus tard, que tu as poussé LeBron James à revenir à Cleveland. On retiendra tous ses coéquipiers qui te doivent une fière chandelle pour les anneaux qu’ils portent à leurs doigts, vétérans en bout de course, comme jeunots en apprentissage.

Malgré tout ça, il n’y a pas eu que des victoires. C’est peut-être ce qui rend cette histoire si belle. Les blessures ne t’ont jamais épargné, sans toutefois parvenir à te terrasser. On oublie que tu n’as plus été le même dès 2000 lorsque ton premier gros pépin t’as empêché de défendre ton titre. Ce fut encore plus criant après 2005, le premier vrai tournant de ta carrière sur un plan physique. Il y eut ces années de difficulté avant la renaissance finale en 2012. Pourtant, à chaque fois tu as su te ré-inventer, adapter ton jeu aux contraintes qu’on t’infligeait.

Il y eut ce tir de Derek Fisher qui te prive d’un des plus incroyables game-winners de l‘histoire de la ligue. Celui de Ray Allen qui te retire un trophée de MVP des Finales. Ce hook shot lors du Game 7 à South Beach qui pour une raison encore inconnue aujourd’hui n’a pas souhaité transpercer le filet. Ce moment où tu frappes le parquet de rage après ce raté qui scelle le sort du match. Tu n’as sans doute jamais paru aussi touché sur un terrain qu’à ce moment-là. Il y a eu ces années de creux où ton déclin annoncé à tort et à travers n’était qu’un écran de fumée. Tes fans ne remercieront jamais assez le lock-out 2011 lors duquel tu as suivi un régime drastique te permettant de retrouver un niveau d’efficacité exceptionnel.

On a aussi une pensée pour tes premiers playoffs en 1998. Un petit pépin à la cheville t’a empêché de donner ta pleine mesure face à Karl Malone, mais le premier tour contre Phoenix nous avait pleinement rassuré sur ta capacité à élever ton niveau de jeu au meilleur moment de la saison. Cette finale de conférence 2001 où tu étais bien trop esseulé pour affronter des Lakers devenus légendaires. Cette série en 2006 contre Dallas, peut-être ta meilleure sur un strict plan individuel. Tu es allé au bout de toi-même après une saison gâchée par une aponévrosite plantaire pour finir exténué au bout d’une prolongation de Game 7 qui n’aurait jamais dû être jouée. Tes hauts et des bas pendant les playoffs 2008 où pour la première fois tu montrais de véritables signaux de faiblesse encore une fois dus à ton physique qui te lâchait peu à peu. Et enfin ces playoffs 2015 où à 39 ans, tu as été le seul à répondre présent contre vents et marées face aux Marsupilamis des Clippers. Le dernier grand coup d’éclat d’une carrière exemplaire.

Andrew D. Bernstein/NBAE via Getty Images

Andrew D. Bernstein/NBAE via Getty Images

Le seul regret concerne ta carrière internationale. Toi, la superstar NBA à qui on prêtait volontiers une adaptation parfaite du jeu aux standards du basket FIBA, n’a pas réussi à conquérir l’or olympique. On te reproche ce « FIBA sucks » lâché au détour d’un couloir sans jamais prêter attention au contexte. A une époque où défendre les couleurs de la bannière étoilée n’était pas autant dans la tendance, tu as fait front avec Allen Iverson pour maintenir à flots un bateau ivre. Alors oui, tu avais globalement manqué ton tournoi (en terminant dans le Top 5 des meilleures évaluations soit dit en passant…) et tu n’as jamais semblé à l’aise face aux défenses de zones, aux prises à 2 et 3 perpétuelles qu’on te proposait. Tu étais encore moins à l’aise face à un arbitrage… controversé dirais-je pour ne froisser personne. Tu as failli à ta mission et tu as juré qu’on ne t’y reprendrait plus. Tu aurais pourtant mérité toi aussi ta rédemption à Pékin quatre ans plus tard. J’avoue me demander encore aujourd’hui ce que tu as fait de cette médaille de bronze au goût forcément très amer.

On a aussi vécu avec toi les souffrances extra-sportives que tu as connues. Le décès de ton père pendant les playoffs 2002, douze ans après celui de ta mère, ton divorce avec celle qui était ton amour d’université et les rumeurs qui en ont découlé durant l’été 2013, la traîtrise de ton conseiller financier. Mais aussi les souvenirs plus heureux comme ta rencontre avec Vanessa, la naissance de tes deux enfants Sydney et Draven qui malgré leur envie de te voir plus souvent, n’ont jamais souhaité que tu stoppes ta carrière pour eux. On a passé 19 ans de notre vie à tes côtés, même si on ne s’est jamais croisé.

Maintenant, il est temps de se demander quelle place tu occupes dans l’histoire. On peut définir tellement de paramètres différents qu’il est impossible d’émettre un jugement définitif à ce propos. En termes de domination à un instant T, une poignée de joueurs soutiennent la comparaison avec toi. En termes de longévité, seul Kareem Abdul-Jabbar te regarde droit dans les yeux. Là où tu as délaissé (par nécessité) le côté offensif de ton jeu, lui avait arrêté de défendre et de prendre des rebonds lors de ses glorieuses dernières saisons. Sur le plan défensif, tu entres dans la même discussion que Bill Russell, le joueur dont tu te rapproches le plus finalement selon certains. Coéquipier ultime, stratège défensif hors-pair, gagneur invétéré. Certains te placent directement à la droite de Michael Jordan, d’autres sont plus réservés, tous sont unanimes : tu es unique et tu le resteras.

Depuis plusieurs jours, je tue le temps sur Youtube à la recherche de highlights de tes matchs. Au hasard. J’ai déjà vu toutes les vidéos qui existent, et pourtant, elles me réconfortent. J’étais prêt à te voir partir. J’avais eu toute une année et surtout deux bons mois pour m’y préparer et j’y étais parvenu. Mais les innombrables hommages garnissant Twitter et Instagram chaque jour m’ont replongé dans la nostalgie.

Il est toujours incroyable de se dire qu’on ne te verra plus jeter ton surmaillot d’échauffement au hasard sur le banc de touche. On ne te verra plus aller chercher le ballon au milieu de terrain pour l’étreindre tendrement. On ne te verra plus sortir aux alentours de la 7e ou 8e minute du premier quart-temps. On ne te verra plus revenir en jeu à 7 ou 8 minutes de la fin du deuxième. Pareil en seconde mi-temps. On ne te verra plus écarquiller les yeux de surprise à chacune des fautes qu’on te sifflait. On ne te verra plus relever ton adversaire quand tu pensais l’avoir bousculé un peu trop violemment. On ne te verra plus sortir du terrain en marchant tranquillement lorsque le match était joué depuis longtemps. On ne te verra plus attendre patiemment le passage de chacun de tes coéquipiers pour leur taper dans la main avant de pénétrer dans le couloir menant au vestiaire à la fin du match.

On ne te verra plus multiplier les écrans, tenter ces fadeaways si caractéristiques, ces hook shots main droite ou main gauche qui frôlaient la perfection, envoyer ce tir à 45° avec la planche qui est devenu TA signature, dunker sans même décoller les pieds du sol. Beaucoup s’ennuyaient devant tes actions si méthodiquement exécutées. Je ne comprends même pas que cela puisse être encore le cas tant chaque geste était d’une pureté inégalable. Maintenant, tout cela est terminé. Tu entames un nouveau chapitre de ta vie et il nous faut l’accepter. On y parviendra, ne t’inquiète pas. Tes deux enfants ont bien mérité de pouvoir profiter de toi sans avoir à te partager entre nous tous.

Il y a tant de choses que je pourrais ajouter mais qui me sont sorties de l’esprit. Tant de souvenirs à évoquer qu’il est difficile de tous les citer. On ne résumé pas facilement autant d’années. Tu ne liras probablement jamais ceci et c’est sans doute mieux ainsi. Ça doit être très maladroit, mais ce n’est pas le plus important. Difficile de savoir exactement quand on te reverra, alors prends soin de toi. Et pour la dernière fois : merci.